JOUR DE DETENTE
On est contents. Le chef nous a donné une après-midi de détente. C’est encore plus apprécié parce que c’est inattendu. Mais le chef était satisfait du travail, alors il nous a donné cette demi-journée, alors on est contents.
Le travail, faut dire, il est pas rose tous les jours. Garder 1500 prisonniers, par là - ça dépend des périodes - dans ces conditions, c’est pas forcément le métier qu’on cherche en premier. Faut se lever tôt, des fois fait 2-3 ° l’hiver dans le dortoir ou pire, parce qu’il y a des restrictions sur le gaz et le charbon et que la priorité c’est le camp. Faire sortir les prisonniers, inutile de dire qu’ils sont pas très coopératifs les prisonniers, à 6 heures du matin, dans leurs vêtements en coton et leurs godasses trouées, mais bon, ils savent que leur intérêt est de pas se faire remarquer, alors ça, ça va encore. Non, ce qui est dur c’est de rester immobile à les surveiller pendant l’appel, 1500 noms tu vois le problème ? Ca peut durer des heures, immobile dans le froid, malgré le manteau et les bottes fourrées. Et après c’est la distribution de la gamelle ; t’as vraiment intérêt à te prévoir des chaussettes en hiver, et bien chaudes en plus.
Alors aujourd’hui faut profiter, c’est le printemps, le fond de l’air est doux, comme une petite musique de Mozart ou comme la peau de ma petite Martha, c’est ma fille, mon bébé, il me tarde d’avoir la permission et d’aller les retrouver, ma famille, Leipzig c’est pas si loin. Il y a des bourgeons bien verts qui poussent aux branches, des nuages d’insectes qui commencent à se former en début de soirée, ça sent l’été. On a toujours l’uniforme bien sûr mais on a desserré un peu les cols, y’en a qui ont tombé la veste, les sous-officiers font semblant de rien, les femmes se sont maquillées un peu plus, elles tendent leurs visages vers les rayons légers du soleil, elles rient.
Bien sûr il y a ceux qui sont de garde, pas de chance, on les aperçoit en contrebas patrouiller le long des clôtures. On leur fait des signes, on rigole, on les charrie, on lève les verres de loin à leur santé, ils font la gueule forcément, mais pas trop, ils partagent la bonne humeur, la camaraderie, ils savent qu’on leur gardera des gâteaux, du vin et des saucisses.
On est dans les jardins du château, c’est comme ça qu’on appelle la maison du chef, elle appartenait à un opposant, aujourd’hui c’est une propriété de l’Etat. La pelouse est magnifique, les prisonniers l’entretiennent, c’est des anciens jardiniers. Ils tiennent beaucoup à leur place, alors ils se donnent à fond, ils coupent l’herbe à genoux, brin par brin, le résultat est impeccable, littéralement parfait. De là une pente descend jusqu’au camp. On domine distinctement les cabanes de bois gris alignées, les allées bien droites, la place centrale où on fait l’appel matin et soir. Tout est net, tout est pensé, c’est impressionnant, les camions circulent en douceur dans le camp, les latrines sont à l’écart pour l’hygiène, la baraque de l’infirmerie est de l’autre côté, pas loin du bâtiment en briques des gardes et de la centrale électrique. On lui a prévu une allée spéciale, à la centrale, pour amener le charbon. Et puis les barbelés, les tours de surveillance surmontées d’un toit contre les intempéries, l’allée centrale qui aboutit au grand portail. De l’autre côté du camp la voie ferrée, le quai et une route. Tout ça c’est simple, ça a pas dû coûter cher et ça remplit bien son rôle, c’est une belle organisation, il y a vraiment des gens doués pour ça.
On a dressé de grandes planches sur des tréteaux. Le chef n’a pas lésiné, nappes blanches amidonnées et bien repassées, c’est pas la main-d’œuvre qui manque, et de la bonne en plus, des serveurs, des maîtres d’hôtel, et même un sommelier, des petits monticules de gâteaux, de viande froide et de charcuterie, de la bière, des fruits, du café…
Et puis il faut aussi s’occuper des équipes de nettoyage. Pour les baraques, ça va, ça s’organise de l’intérieur, ils ont intérêt, ils le savent. Mais il y a aussi les installations techniques, et là on a des équipes spéciales de prisonniers, c’est plus particulier comme travail, alors ils ont des vêtements plus chauds, plus de nourriture et une cabane à part, mieux chauffée. Le problème c’est quand on les remplace, tous les deux mois, c’est les ordres. Alors on en choisit des nouveaux mais au début ils sont plus lents, forcément, y’en a qui vomissent ou qui refusent de faire le travail, c’est toujours une période difficile, faut les former, ils ont intérêt à s’y faire vite sinon on les dégage, on a des rythmes à tenir, les arrivages, on les maitrise pas, tu comprends. Et tout ça tous les deux mois, c’est franchement pénible.
Il y a trois femmes en uniformes assises sur le muret qui domine la vallée. Elles se sont fait belles, bien coiffées, du rouge à lèvres, elles plaisantent et elles rient, l’œil en coin sur les beaux gars en uniforme qui traînent à proximité l’air de rien. Elles ont une tasse qui fume à la main, elles boivent du chocolat on dirait. Un sergent s’approche avec un plateau, il s’incline et leur tend les biscuits, il est raide et galant, il a reçu une bonne éduction, ça se voit. En contrebas il y a le camp et derrière la vallée remonte, la pente est couverte d’une somptueuse forêt de sapins vert sombre qui se découpe sur le ciel d’un bleu limpide. Entre la forêt et le camp se dressent trois hautes cheminées de briques comme partout où il y a de l’industrie. Deux d’entre elles crachent une fumée grasse et noire, pour la troisième, le four est en entretien, c’est prévu comme ça, ça évite les pannes, c’est bien vu. Le vent rabat ces fumées vers le château. « Ouh, l’odeur est un peu forte aujourd’hui ! » lance une des femmes en riant. Les deux autres froncent un peu le nez et acquiescent joyeusement en finissant leur tasse de chocolat.
Philippe N.